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Journal de Bord : Epidode 1 : Réinventer l'Abatge Paisana

Mis à jour : avr. 18

Le récit personnel et sensible de mon engagement en faveur de l’abatge paisana (abattage paysan).




Episode 1 : Ouvrir une fenêtre


Je veille sur mon troupeau. Je ne suis pas le gardien de cette seule vie. Je suis responsable de l’éternité de tout le troupeau.

Mon temps n’est pas celui de l’instant. Il s’inscrit dans l’héritage, celui que j’ai reçu et celui que je léguerai. Je ne suis que le gardien d’un cycle qui m’est plus grand. Je suis un Paysan.


J’aime la lenteur. Elle laisse le temps nécessaire à la pensée de se construire.

Je suis dans ce que nous avons construit, nous même, avec d’autres paysannes et paysans : un micro-abattoir. Nous y sommes chez nous. Personne ne nous dicte comment faire. C’est une grande liberté que cela. Nous n’avons pas copié. Nous n’avons pas écouté les vendeurs. Nous y avons apporté ce que nous étions déjà.


Il y a une fenêtre dans le hall d’abattage. On peut y voir les arbres et la campagne à perte de vue. Dans un abattoir une fenêtre cela ne sert à rien. Mais est-ce que les choses ont besoin d’une fonction pour exister ? C’est une référence à une citation qui dénonçait les dérives de la consommation industrielle de viandes. Cela compte les symboles. Il faut les intégrer pour évoluer. Aujourd’hui, pour moi, cette fenêtre signifie qu’il n’y a pas un dehors et un dedans. Que l’éthique que je m’applique dans mon champ, vis à vis de mon troupeau, je le dois aussi ici.

=> Combien il aurait été confortable de fermer les yeux, de ne rien tenter. Mettre une fenêtre c’est ouvrir les yeux. On reprend la main sur le traitement de nos animaux. Certains m’ont dit que j’étais courageux. Si je l’avais été, j’aurais dû faire cela depuis des années, avant toutes les dérives imposées aux animaux et aux hommes par les cadences pour un prix de la viande vendu trop bas. Le courage qui me manquait, je l’ai trouvé dans le devoir que j’ai envers mon troupeau. Ma peur, ma lâcheté ne seront pas la cause de la souffrance de mes animaux dans un système devenu inhumain. On remet du sens. Ce ne sera pas rentable. Rentable, alors qu’un kilo de porc coute moins cher qu’un litre de soda. La viande est rare, la mort est un acte sacré qui engage. Je me ferai surement invectiver, insulter peut-être par ceux qui m’auront lu trop vite. Qu’importe, car maintenant que nous avons construit notre propre outil, c’est de ne rien faire qui serait cruauté. Je préfère l’injure de certains humains que la parjure du lien qui uni chaque paysan à son troupeau. Aujourd’hui nous abattrons donc nous même. Huit de nos moutons. C’est tellement petit. On prendra tout le temps qu’il faudra. La lenteur.



Les rayons du soleil entrent sur la berce. Elle recueille en son creux le corps étourdi de l’animal. Il est plongé dans le coma, insensible à toute douleur. J’ai vu ailleurs ces tapis automatiques, des restreiners qu’ils disent. Cela enserre nos animaux qui voient leur camarades devant eux souffrir. J’ai vu ces pinces qui font des arcs électriques. Cela va vite. Cela grince, cela craque. Cela marche mal sur nos moutons fermiers, non standardisés, poilus, sur les cranes épais de nos races anciennes. J’ai vu le stress de leurs animaux. Qu’é bailla sou noillas garda au loup (c’est donner ses brebis à garder au loup).

Ce qui me surprend donc pour cette première fois chez nous, par rapport à tout ce que j’avais pu fantasmer avant de venir aujourd’hui, c’est le calme. Tout cela s’est fait dans le plus grand silence. L’animal n’a rien vu. Le matador l’a plongé dans l’inconscience en un fragment de seconde. Il n’y a aucune tension dans le groupe autour de moi. L’animal a avancé sans peur, sans pression. Tout est rond dans notre bouverie. N’importe quel berger sait qu’un angle droit sera un problème pour faire avancer un troupeau. Pourquoi toutes les bouveries des abattoirs sont rectangulaires ? Ici, nous avons pu ainsi bannir l’aiguillon électrique. Piquer nos animaux et leur envoyer un choc électrique ? les faire souffrir pour qu’ils aillent plus vite ? Comment notre société a pu en arriver là ? Aux rondeurs, nous avons simplement ajouté des ampoules à variation d’intensité. Ce n’est même pas cher de faire cela. Si un animal ne veut pas bouger, on met sa logette dans le sombre, et on éclaire le chemin. Puis il suffit de lui laisser le temps. Déciment, ce que j’aime la lenteur.


C’est déjà fini. Je récupérai la peau, la viande, les abats… ne rien gaspiller pour respecter entièrement la vie que je viens de prendre. J’ai regardé par la fenêtre. J’ai pensé à ce que j’aurai à faire cet après-midi aux champs pour le troupeau. C’est la saison des agnelages. Je me suis senti remis dans un cycle, de naissance, de vie, et de son corolaire, la mort. La peur, la douleur en sont maintenant sortie, par une fenêtre ouverte dans un mur. La génération de paysans avant moi a été absorbée par l’industrie comme main d’œuvre bon marché. Puis l’industrie les a licenciés en augmentant machines et cadences. L’industrie s’est éloigné des campagnes, puis a fini par partir chercher à l’étranger sa dose de dumping social pour conserver le même modèle. Que l’animal ait souffert ou non, qu’il est parcouru des centaines de kilomètres ou non, le même prix trop bas pour toujours plus de kilos. C’est un retour aux choses. A la rareté. Au respect. Au temps retrouvé. Je reprends la main. Je reprends ce que vous nous avez pris. Je ne vous confierai plus mes animaux. Je suis un paysan et je pratique l’abatge paisana.




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