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Journal de Bord : Episode 2 : La Vie, la Mort, la Vie...

La vie explose tout autour de moi. Avril. Tout vie, et ce qui était mort viennent nourrir ce qui est vivant.

Dans les haies de ronces autour de mon champ, la vie. Dans les sous-bois, la vie. Sous la bouse séchée d’une de mes vaches, la vie. Dans le froid du matin, mon fumier fume. Il fume de la chaleur générée par la décomposition de ce qui est mort. Pourtant, déjà, il est vivant. Épandu sur la terre, la vie prête à repartir. Il est une promesse, un concentré de vie.


Dans un monde matérialiste, la possession est une fin en soi. Mourir y est tout perdre. La mort en devient alors si effrayante que les visages se botoxent, que les peaux se couvrent de produits qui cancérigènent des creux éphémèrement raffermis. La mort fait si peur que tout ce qui peut la suggérer horrifie. Mais je ne suis pas ce que je possède. Cette veste avec un logo de marque ne me donnerait pas moins froid. Cette grosse voiture ne me rendrait pas indestructible. Ce n’est pas ce téléphone qui me rendra plus à l’écoute d’autrui. Je ne suis pas dans le temps de l’immédiat. L’instantanéité est aussi amnésiante qu’aveugle. Je ne nie pas la place de la mort dans les cycles du vivant.

Pour ne pas mourir, il faut ne pas avoir vécu.

Je regarde mon troupeau. J’ai vu des naissances, autant que des morts. L’équilibre. La mort est inhérente à la vie de chaque ferme. Aussi vieux que le premier renard a mangé sa première poule. Des naissances se passent mal. Le petit meurt, la mère meurt. Parfois la mère n’accepte pas le petit, et malgré les soins que je lui donne, il se laisse mourir dans mes bras. La maladie aussi est là. La mort je la regarde depuis longtemps en face. Elle ne m’est pas aseptisée.

Je fais glisser ma main le long de mon bureau. Le bois est épais. Il est fait dans un chêne tombé au bord d'un de mes champs à la tempête de 1999. Cet arbre est mort. Je m’appuie pourtant chaque jour sur lui pour écrire. À travers moi, sous une autre forme, il continue à vivre. Je mange un légume, je mange ma terre. Je mange la viande d’un animal de ma ferme, je mange la terre. Je suis ma terre. Connecté. Ni au-dessus. Ni en dessous. Au milieu, exactement au milieu de grands cycles. À mon tour je mourrai. Je laisserai cette terre telle que je l’ai trouvé, si je le peux un peu meilleure, à nos enfants. À travers eux je continuerai à vivre. Je n’ai pas peur de vieillir, je ne crains pas ma mort. Je suis un Paysan. Je vis et meurs au rythme de la terre. Sans artifice, sans chirurgie, sans pilule. Mes rides sont comme les sillons que j’ai creusés.

J’accepte la mort, car sans elle je ne pourrais voir défiler la vie. Moi et tous ceux qui, même n’ayant pas foulé la terre depuis trop longtemps, mais qui ressentent en leur soi profond ce temps cyclique, sommes des Paysans.

Ce que je mange, se régénère. La vie se poursuit, inchangée. Le paysan est dans l’écosystème. Il avance lentement, au rythme de la régénérescence. Non, il ne peut y avoir une quantité infinie. La viande est rare. Elle demande un temps long, de vastes espaces, une faible productivité : rien de ce que les industriels ne considèrent. C’est l’emballement des industriels qui a perturbé l’équilibre, qui a recherché la mort des animaux avant même qu’ils aient une vie. Enserrés dans des cages, ignorant la souffrance des animaux, ils ont cherché à vendre des kilos. Ce n’est pas seulement la mort qu’ils ont cachée derrière leur marketing, c’est l’absence de vie qu’ils ont tenté de faire oublier derrière leurs bas prix. Ils nient le vivant. J’ai vu leurs salades standardisées pousser dans des immeubles sous des néons violacés. Plus de trous de limaces, plus de limaces du tout d’ailleurs… Des substrats en guise de terre. J’ai vu leurs steaks de cellules élevés en laboratoire. Plus de vache à tuer, plus de vaches du tout d’ailleurs… Ces industries tentent de nous faire croire qu’il n’y a pas de mort dans notre consommation. Tomates bio d’Espagne : une mer de plastique. Chaussure sans cuir animal, du pétrole jusqu’à la pointe des orteils. Un vin y compris végan, des intrants chimiques. Un ordinateur : des matériaux rares pour lesquels on a éventré la Terre, asservi hommes, femmes et enfants. Consommer impacte. Que l’humain qui n’a jamais impacté me jette sa première tonne de bilan carbone. Bien entendu cet impact est direct pour les aliments, on le voit en cueillant ou en abattant, mais il n’est pas moins réel lorsqu’il est indirect avec des matières inorganiques qui ont nécessité une emprise humaine sur la nature. Dès lors, moins que la question des régimes alimentaires et des innombrables dogmes parfois intolérants qu’il génère, l’enjeu est : est-ce que je mange en harmonie avec les cycles ? Chaque être vivant compte, l’arbre, la plante, l’animal, quoi que je mange, vivre, se loger, se déplacer, j’impacte chacun d’eux. Mais suis-je dans le rythme lent de la renaissance. Car ce n’est que lorsque mes impacts imposent une consommation plus rapide que le rythme du vivant que je le détruis irrémédiablement. C’est là que le paysan peut être tellement moderne dans notre monde. Ralentir.

Voici partagé avec vous, la palingénésie paysanne, c’est-à-dire cette connaissance intime que ce qui est cendre redonne vie, que le sang, si effrayant puisse t’il être pour certains, nourrit, comme l’humble humus irradie la vie des racines jusqu’à la bouche. Palais, soit celui du goût des choses et de la reconnaissance rendue à tout ce qui est mort avant nous pour nous donner vie.

Je suis Paysan. Je pratique l’abatge paisana, dont je me nourris, ainsi que mes proches, et le surplus je le partage avec ceux qui veulent s’inscrire dans le rythme. Je ne vends pas des kilos. Vous ne m’achetez pas des kilos. Nous partageons un tempo.

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